Dans l’album de Tintin « Vol 714 pour Sydney », apparaît un mystérieux personnage dénommé Mik Ezdanitoff, c’est un savant qui se révèle capable de communiquer avec les extraterrestres. En réalité, ce personnage est un hommage rendu à Jacques Bergier, co-auteur du célèbre essai « Le matin des magiciens », écrit avec Louis Pauwels et publié en octobre 1960. Cet ouvrage sera un incroyable succès de librairie, avec un retentissement mondial, car il restaure le goût du réalisme fantastique chez le grand public et sort des limbes tous les phénomènes rejetés par un système scientiste.
Ce livre brasse, sous la forme de faits mais aussi d’hypothèses, alchimie, sociétés secrètes, civilisations disparues, religions, sciences occultes, ésotérisme, ufologie, parapsychologie, etc… Dès sa sortie, il déclenche immédiatement une polémique dite rationaliste, mais il est trop tard, la Lumière a frappé fort et ce livre aura une influence contre-culturelle énorme, en revivifiant l’imaginaire, l’irrationnel et l’étrange pour toute une génération de l’après-guerre. Mieux encore ! Il a modifié la fenêtre d’Overton du grand public en l’incitant à s’intéresser à, et à développer, une multitude de sujets rejetés par la science.
Même si les racines occultes du nazisme restent encore un immense déni de l’histoire, ce livre aura notamment permis d’entrouvrir une porte. Cette porte débouche, quand on voudra bien y regarder honnêtement, sur une réalité, encore plus inimaginable que celle entrevue par Bergier, qui était un juif résistant et qui a survécu aux camps de concentration.
Aujourd’hui nous assistons à un retour massif du fantastique dans notre quotidien, et ce phénomène ne va faire que s’accentuer dans les temps à venir. Certes, ce fantastique a toujours été présent et a contribué à forger notre réalité matricielle. Les forces obscures se sont efforcées obstinément de masquer, marginaliser et stigmatiser tout ce qui pouvait contribuer à nous ouvrir sur le fantastique et l’extraordinaire. Je vous invite ainsi à l’accueillir dans votre vie, il frappe à notre porte ici et maintenant !
Ce livre a été le tournant de ma vie. Mai 1964, je suis en première candidature de philologie classique (latin, grec) à l’université de Liège, surtout séduit par l’extraordinaire ébullition de ce moment de la Grèce antique qui voit fleurir sur peu de temps abondance de grands esprits, Socrate, Platon Aristote etc, ni plus ni moins que les pères de notre civilisation occidentale.
Au temps de ma scolarité il se murmure déjà que ce serait le fait d’une intervention extraterrestre.
Vient à se dérouler quasi le dernier cours d’analyse littéraire latine, il a pour objet un poème étrange de je ne sais plus quel auteur. Après lecture du poème notre professeur se borne à déclarer : « Il faut avoir lu ‘’Le Matin des Magiciens’’ pour comprendre ce poème. Nous n’en risquerons donc l’analyse qu’au cours prochain. »
Professeur singulier, contestataire, anticonformiste, détesté de beaucoup de ses pairs, terreur des étudiants, impitoyable avec les chasseurs de diplômes, parcours singulier ingénieur, passionné par l’informatique naissante, sur injonction de son père vieillissant il s’est toutefois farci en prime la philologie classique pour lui succéder : la chaire de latin est en effet une exclusivité pour cette famille. Je n’ai pas de souci avec lui : je suis l’un des deux élèves de la classe à tenir depuis le début une moyenne de 18 sur 20 aux contrôles et travaux de latin et de grec. Il m’a du reste d’ores et déjà assuré : « Dès le diplôme, tu deviendras l’un de mes assistants. »
Je m’en cours acheter ce livre que je n’arrête plus de lire et de relire, contraste total avec le conformisme ennuyeux des cinq cours d’histoire qui constituent la moitié des cours généraux, nous sommes 600 (tous les philosophie et lettres) à devoir les passer en trois jours à raison d’un quart d’heure par élève avec parfois une seule question, tout ça sur fond de réforme scolaire durement obtenue à l’issue d’une grève de trois mois lors de l’hiver glacial 1960-1961 qui a fait des morts par violence mais aussi de faim et de froid. L’université de Liège a jusqu’alors été la chasse gardée d’une élite christiano-maçonnique qui voit d’un mauvais œil ses portes s’ouvrir beaucoup plus facilement à la plèbe pour comble même féminine. Mon inscription est ainsi subordonnée à un long examen à la fois intellectuel et psychologique : difficile pour ces hauts dignitaires du savoir de prendre au sérieux les résultats scolaires obtenus par un fils de paysan de village inconnu à l’école secondaire de la petite ville la plus proche.
Imprégné du ‘Matin des Magiciens’ difficile pour moi de par exemple me passionner pour les 2000 pages de ‘’Politique extérieure et défense nationale de la Principauté de Liège de 1400 à 1450 » où l’on apprend des choses sidérantes du genre : ‘’on sait enfin pourquoi tel siège a dû être levé : le chef des assiégeants a eu cette nuit-là envie de retourner chez lui faire l’amour à son épouse, les assiégés ont dû avoir vent de la nouvelle car ils se sont alors lancé dans une sortie audacieuse qui a totalement réussi, leurs ennemis désorganisés par l’absence de leur chef. Cette réponse encore d’examen qui fit le tour de l’université à question on ne peut plus capitale : de quoi est mort tel prince-évêque de la Principauté ? Le gaillard était assurément plus soudard que passionné de liturgie, et le questionné de proposer dès lors toutes les possibilités propres à ce contexte : coup de lance, d’épée, de canon, chute de cheval, petite vérole mais essuyant à tout coup un ‘non’ décourageant jusqu’à ce qu’il risque une hypothèse concernant l’autre secteur d’activité du haut personnage : « indigestion d’hosties ». Fureur du prof qui lui colle un 0 excluant une deuxième session : ‘’Non seulement vous ne savez rien mais vous êtes scandaleux ! » Ce qu’il fallait comprendre, c’est que celui qui au fond du fond d’archives qu’on avait eu grand tort de ne pas brûler avait découvert la clé de cette énigme d’une importance capitale pour l’évolution de notre humanité n’était personne d’autre que le présent examinateur. La meilleure, c’est que le scandaleux cancre n’avait pas tapé si loin que ça de la vérité puisque ledit prince-évêque était effectivement mort d’une indigestion mais d’une sorte certes moins religieuse, d’une indigestion de moules. Et le cancre de se venger à sa manière en accordant un maximum de publicité à sa mésaventure historique.
Toujours est-il que durant tout ce mois de blocus précédant les examens de fin d’année j’ai beaucoup de mal à me concentrer sur ces cours, c’est comme si j’avais changé de monde intérieur et d’aspirations. Dans ces conditions je me décide à aller consulter tel médecin providence des étudiants et de fait les fortifiants maison qu’il me prescrit pour la circonstance ont un effet tel sur moi que j’en prends double voire triple dose. À l’époque le mot ‘drogue’ n’a cours que dans l’album ‘Le lotus bleu’ de Tintin. Dix jours durant je suis survolté, j’oublie de dormir, de manger, je comprends tout, j’avale tout, formalité que ces examens de cours généraux que j’avais jusque-là bien redoutés. Et puis tout à coup l’effondrement, tout devient noir et vide, épuisement, neurasthénie, envie de suicide, terrifié à constater que je ne comprends même plus ce que je lis, serait-ce même la plus banale nouvelle du journal. Je n’ose faire part de mon désarroi, de ma panique : pour mes parents c’est un gros sacrifice de me permettre de continuer des études au lieu de d’ores e déjà les rembourser en allant travailler. C’est dans cet état second que je vais aux premiers examens de cours généraux : hélas pas de surprise, trou de mémoire total lors de celui-là que je risque, colère du professeur : « Au lieu de guindailler toute l’année, vous auriez mieux fait d’aussi un peu étudier, c’est dégoûtant ! ». Je ne peux rien répondre, je suis dans un tel état que je me décide finalement à quitter l’imposant bâtiment et à marcher lentement et longuement tout au bord de la Meuse qui le longe, tenté de m’y laisser tomber et je ne sais pas nager, finalement je m’en éloigne et erre sans but dans la ville, retardant toujours le retour à la maison, à 35 km de là par train et vélomoteur, accueil effectivement orageux, je vais commencer à être pour longtemps la honte de la famille après en avoir été la fierté. Le lendemain je ne sors de mon lit que pour me rendre à la consultation du médecin de famille à qui je raconte tout en suite quoi il téléphone au service psychiatrique de l’hôpital universitaire de Liège et de conclure à mon adresse : « On t’y attend dès aujourd’hui. » J’obéis, soulagé, je m’imagine qu’on va me soigner, me désintoxiquer, dans quelques jours il n’y paraîtra plus. Je ne réalise pas tout de suite que je me retrouve enfermé au pavillon des suicidaires, au milieu d’épaves avachies, couchées le plus souvent sur leur lit. Je suis immédiatement logé à la même enseigne, toutes sortes de médicaments et de piqûres, jusqu’à 40 par 24h et puis pire encore des électrochocs toutes les 48 heures, à jeun pour éviter toutes expulsions corporelles par le haut comme par le bas, attaché au lit, dentier de boxeur en bouche, toutes sortes de bidules sur la tête. Quand je reviens à moi, je ne sais plus rien, out juste encore mon nom, au bout de 3 ou quatre heures le plus élémentaire me revient mais morte à jamais ma mémoire d’éléphant et donc toute étude. Les cadences diminueront certes avec le temps et je serai de plus en plus longuement dehors plutôt que dedans, n’importe cela durera en tout dix ans, qui plus est j’épouse mon amie d’enfance e rivale scolaire devenue non sans mal médecin et pendant une année très pénible qui me voit souvent tout à fait autre que je ne suis elle me prescrit des placebos de concert avec un camarade de classe devenu fraîchement pharmacien qui au moins me coupent de l’habitude des psychotropes et des électrochocs (des narcoses pardon).
Le seul cadeau imprévu de ces dix ans de robotisation, ma découverte en poète à ma propre surprise : jusque-là j’adorais trop la poésie et les poètes pour oser seulement jamais envisager pouvoir les imiter : il y a seulement que dans l’état de drogué permanent et inerte, le plus souvent couché sur mon lit comme les autres, j’arrive toutefois à griffonner tout ce qui me passe par la tête sur des bouts de papier. Il se fait ce jour-là mon psychiatre passe me voir mais me trouve endormi et plutôt que de me réveiller s’en va non sans emporter mes crayonnages et la fois suivante il me dit en premier : « mais c’est de la poésie que tu écris là, il suffirait d’arranger un peu, extraordinaire, toutes les facultés en berne sauf qui au contraire profite du champ libre pour se dilater ! »
Il en est un second, le yoga, très peu répandu à l’époque, curiosité exotique encore mais j’en ai fait tant et si intensément que combiné avec mes drogues et mes narcoses il a eu l’effet opposé : je suis tout à coup obsédé sexuel, diagnostic de mon professeur : « montée sauvage de la kundalini, je n’ai aucune expérience de pareille situation, il te faut aller consulter mon formateur à Madras. » Mais je n’en ai pas les moyens. En pratique j’ai arrêté le yoga, je ne l’ai repris que plus tard mais à dose modérée. Tout cela a fini par se calmer plus ou moins, la syphilis aidant.
Mon service militaire thérapeutique est à sa fin qualifié de parfaite réussite par mon mentor psychiatrique: chauffard de camion, j’en ai démoli un mais sans me démolir moi, personne ne m’en tient rigueur car je suis très apprécié comme tireur d’élite: yoga + valium = calme olympien; je fais merveille dans les simulations de guerre: le captagon me permet de rester évéillé trois nuits de suite comme les soldats nazis, moi l’avorton qui ai peur de tout, j’ose alors tout car je rêve d’un suicide glorieux au champ d’honneur moi qui pense souvent au suicide sans ose passer à l’acte et ce, tandis que je vois un vrai dur trembler tellement quand il a en main une vraie grenade et non plus un jouet en plastique qu’il la fait exploser sur lui. Mes supérieurs veulent que je rempile à la fin de mon service mais je ne leur révèle pas la vraie raison de mon refus.
Chargé comme un mulet sous savant dosage toujours à base de captagon je vais même, certes tout juste, réussir des examens au sein de cette administration détestée des impôts qui fonctionne à 50% des effectifs et où dès lors on quote large, il n’y a surtout pas de contrôle antidopage et le surveillant toilette ne trouve pas de copions dans mes poches mais des médicaments de toutes les couleurs que je prends avec l’eau de la cuvette à défaut de mieux. Un certificat médical me permet d’ensuite récupérer, dormir pendant une petite semaine.
La suite pourrait prendre des pages, j’ai du reste rédigé une biographie de 1000 pages mais que personne n’a voulu ni prendre au sérieux ni lire et qui a du reste été retirée du circuit par l’éditeur, l’un ou l’autre exemplaire peut-être encore chez Amazone : « Des sectes à l’Avatar ».
Pour résumer cette retrouvaille avec mon psychiatre en 1992, soit 28 ans après notre première rencontre. Il est devenu éminent professeur chef du service neurologique de l’hôpital.
À me reconnaître, il s’exclame :
– Est-ce toi ou ton fantôme ? Je te croyais mort comme les 150 autres cobayes, la moitié suicidés, la moitié plantes vertes.
– Je suis mon fantôme, je ne vis pas, je fais semblant de vivre. J’ai l’air de travailler, j’ai même des enfants, les hurlements de mes cauchemars font fuir les femmes de mon lit, j’ai en vain cherché partout à me retrouver jusqu’au fond du pire, j’ai même été guérisseur, guérissant les autres mais pas moi.
– Il y a donc un vrai survivant, toi, je crois dès lors que je vais mourir un peu plus tranquille.
Il est de fait méconnaissable, maigre à faire peur, ‘’cancer généralisé », me confie-t-il et d’ajouter :
« Pardonne-moi, la meilleure, c’est que nous avons cru bien faire, mes collègues et moi, convaincus que ce qui venait alors de l ‘Amérique était progrès révolutionnaire voire solution. »
Je lui pardonne du mieux que je peux, lui que j’ai vu tout autant second père qu’abominable tortionnaire ; nous pleurons tous les deux lorsque nous nous séparons à jamais, conscients d’avoir été les jouets d’une horrible farce.
La farce pour moi n’a fait que continuer et s’amplifier, que personne ne m’ait jamais cru n’a rien changé aux faits.
Ainsi je faisais bien rire quand j’osais encore raconter qu’un être de lumière incarné avait dissout cette terrible petite secte dont j’étais l’un des prisonniers parce que comme il me le confia par après entre beaucoup d’autres choses moi l’insignifiant parfait raté officiel j’allais y perdre non pas la vie mais infiniment pire, mon âme.
Dans ce beaucoup d’autres choses il y a surtout le fait qu’en plus de me révéler certaines autres incarnations personnelles il m’a certifié comme la guru de cette secte que j’avais écrit ma propre et triste histoire atlante dans le livre “J’ai vécu sur deux planètes”sous le nom de Phylos le Tibétain. La seule chose qui m’ait jamais profondément désespérée c’est que je n’aie pu répondre à son attente, d’abord et surtout écrire une nouvelle version de ce livre, et que dès lors les ponts ont été coupés.
Désolé, je n’ai pas pu m’empêcher d’être long depuis ma lourde solitude,
André Streel